
Il y a 11 ans, et encore aujourd’hui, comme si le calendrier se moquait, la société revient avec le souffleur, la mini-pelle, trois cônes orange un peu tordus et un rouleau de ruban qui claque au vent dès qu’ils le sortent du camion. Le gars au harnais descend, regarde le ciel, regarde le sol, puis soupire. Mauvais jour pour lui : le vent a déjà pris possession des lieux. Il lui rentre dans le col, lui vole les feuilles mortes avant même qu’il les touche, lui colle de la poussière dans les sourcils et lui vrille la rallonge comme un vieux lacet oublié. Au fond du terrain, ça remue partout. Derrière la baie vitrée, ça s’empile pareil : un escabeau plié de travers, deux sacs de sable humides, la remorque qui penche, et le souffleur posé sur une caisse comme s’il attendait son tour pour parler. On dirait un atelier qui a dormi dehors. Le vent passe entre les pots, soulève les bâches, fait son petit contrôle qualité sans demander l’avis de personne. Et moi, j’ouvre la porte. Juste un peu. Pour voir s’ils vont encore faire cette tête-là. Le premier relève le menton. Le second cherche le câble. On entend le moteur au loin, puis plus rien. Puis un coup d’air qui balaie tout. Une poignée de gravier qui saute. La pelle qui bouge d’un centimètre. Le râteau qui glisse contre la palette. Et le jardin, tranquille, qui refuse de se laisser cadrer. Refrain : Ça souffle, ça revient, ça refait le chemin Tu nettoies un angle, ça repart plus loin Ça souffle, ça revient, on connaît le décor Le vent prend la main et le terrain ressort Il appelle son collègue : — Dis, t’as vu le coin près du muret ? — Oui, pourquoi ? — Parce que j’ai soufflé trois fois. Et trois fois, c’est revenu comme si de rien n’était. Son collègue plisse les yeux, regarde les bordures, les herbes couchées, les petits débris de coupe, puis il lâche : — Frérot, ici, même le sol a décidé de faire sa vie. Alors ils avancent ensemble. Le long du mur, sous la gouttière, derrière le bac à compost, là où les feuilles se coincent toujours dans les joints. Le souffleur crache, le vent répond. Un morceau de sac plastique traverse le terrain, se pose, repart, revient encore, comme s’il hésitait entre les équipes. Et là, même le chien du voisin s’en mêle : il débarque avec une branche plus grande que lui, la laisse dans la bouche, et il s’assoit au milieu du passage comme un contremaître. Sa maîtresse arrive derrière, en chaussons, avec un seau et une brosse à récurer. Elle dit qu’elle vient “aider pour de vrai”. Personne ne la croit, mais tout le monde la laisse faire. Refrain : Ça souffle, ça revient, ça se faufile partout Tu crois avoir fini, ça repasse dans les clous Ça souffle, ça revient, même quand tu crois tenir Le jardin fait semblant, puis recommence à courir À un moment, j’ai dit : — On va pas se battre avec l’air, hein. Et le gars au harnais a rigolé, enfin un peu, avec le casque de travers. L’autre a répondu : — On ne se bat pas. On perd juste du terrain propre. Ça les a fait marrer, et moi aussi. Parce qu’au milieu du bazar, il y a toujours ce moment où tout le monde comprend qu’on fait juste la ronde, encore et encore. Alors on a continué. La femme du voisin a pris le balai le plus court, celui qui gratte plus qu’il ne balaie. Le voisin a voulu ranger la remorque, mais il a posé les sangles sur le toit au lieu du coffre. Le chien, lui, a gardé la branche. Et le vent a pris le reste : les feuilles sèches, les copeaux, la poussière dans les angles, les traces de terre sur les dalles, tout ce qui se croit discret jusqu’à ce qu’un courant passe. Refrain : Ça souffle, ça revient, ça te suit dans les mains Tu ranges un passage, ça revient le lendemain Ça souffle, ça revient, on l’a tous bien compris Ici rien ne s’installe, tout repart dans la nuit À la fin, on s’est retrouvés tous au même endroit, près du portail, avec les outils posés en vrac et les baskets pleines de gravillons. Il y avait du bruit partout, mais plus personne ne s’énervait. On regardait juste le terrain respirer de travers. Et quelqu’un a dit, très calmement : — Bon. On a encore gagné cinq minutes. C’est pas énorme, mais c’est déjà ça. Bref, deuxième épisode : le souffleur revient, le vent aussi, et le terrain, fidèle à lui-même, recommence son numéro. Si vous passez dans le coin, ne soyez pas surpris : ça aura l’air rangé, puis ça recommencera à bouger juste après. Ici, on ne termine jamais vraiment. On repasse. On recommence. On suit le courant. [Instrumental Interlude: 4:00, avec une chorale de femmes et enfants, cornemuse, trompette soliste, vibraphone, xylophone, flûte de pan, piccolo, flûte traversière]

